Le principe retenu dès le départ est celui d'une seconde vie donnée au lieu dans une logique de développement durable assumée : aucun matériau ne sera sorti du site, la terre, les pierres et le bois d'élagage devant tous être réemployés sur place.
Le Jardin-Théâtre
À quelques pas de la mairie-école, derrière le bâtiment communal, un sentier serpente entre des arbres fruitiers et des massifs laissés à leur pousse naturelle, jusqu'à une scène de bois installée au creux d'une clairière. Rien n'indique, à qui découvre les lieux pour la première fois, que cet espace verdoyant fut pendant des décennies une friche à l'abandon, ni qu'il est aujourd'hui l'un des projets qui vaut le plus de reconnaissance à la commune de Champneuville.
Bienvenue au Jardin-Théâtre.
Le jardin de l'instituteur, devenu friche
Le terrain qui accueille aujourd'hui le Jardin-Théâtre n'a rien d'anodin : à l'origine, il constituait le jardin attenant au logement de l'instituteur communal, aménagé au sein même du bâtiment de la mairie-école lors de sa reconstruction dans les années 1920. Utilisé puis progressivement délaissé au cours de la seconde moitié du XXe siècle, il finit par se transformer en friche, laissant place à une végétation spontanée qui, sans qu'on le sache encore, allait devenir la matière première du projet.
C'est le conseil municipal, sous l'impulsion du maire Daniel Lefort, qui porte l'idée de requalifier cette friche en 2016, dans la continuité directe de la rénovation écocitoyenne de la mairie-école achevée quelques années plus tôt.
Une résidence d'architectes venus de Berlin
Pour dessiner ce jardin, la commune fait un choix singulier pour un village de 125 habitants : confier la conception à l'atelier Le Balto, agence de paysagistes basée à Berlin, choisie précisément pour la qualité de son écoute et son expérience des chantiers « nature ». Les paysagistes viennent en train et s'installent en résidence au village le temps de concevoir, avec les habitants, un projet qui réponde à la fois aux usages du lieu et aux particularités du terrain.
Le projet est conçu comme un espace « multifonctions » : jardin public, jardin partagé et participatif, mais aussi théâtre de verdure, pensé pour rester en perpétuelle évolution plutôt que figé dès sa livraison. La maîtrise d'œuvre est confiée à l'agence meusienne Entreprendre Durable, et les travaux sont réalisés par un groupement d'entreprises solidaires associant une entreprise d'insertion, retenu à l'issue d'un marché dont les critères d'attribution valorisent, à parts égales avec le prix, la formation, la capacité d'animation et l'exemplarité en matière de développement durable.
Deux ans de chantier, au rythme des saisons
Débuté en juin 2014 et achevé en juin 2016, le chantier s'étale volontairement sur deux années complètes, le temps de s'adapter au rythme des saisons : déplacement des arbustes, toilettage des arbres fruitiers existants, surveillance des micro-écosystèmes découverts au fil du défrichage. Chaque fourmilière, chaque carré de Carex, chaque tas de bois mort favorable au hérisson est ainsi repéré puis conservé en l'état plutôt que supprimé, au même titre que les arbres qui structurent aujourd'hui l'ensemble du jardin en une succession de clairières ombragées ou ensoleillées, abritées du vent ou non.
Ce chantier est aussi, dès l'origine, pensé comme un chantier participatif. Réunions publiques, débats en conseil municipal, ateliers animés avec le Centre Permanent d'Initiatives pour l'Environnement (CPIE) de la Meuse rythment chaque étape du projet, du choix des jeux à l'emplacement des différentes structures. Les élèves des sections bois, maçonnerie et métallerie du lycée professionnel Freyssinet de Verdun, ainsi que des stagiaires de l'AFPA de Verdun, viennent également prêter la main : ce sont eux, notamment, qui construisent le barbecue collectif et l'hôtel à insectes du jardin.
Un jardin aux mille usages
Organisé selon le principe d'une clairière, le Jardin-Théâtre conserve l'essentiel des arbres et arbustes présents avant son aménagement, et s'ouvre sur une vue directe sur la vallée de la Meuse, classée Natura 2000, qu'appréciait tant Daniel Lefort. On y trouve une aire de jeux en bois construite en robinier, une scène de théâtre extérieure en bois ouverte à toutes les interprétations, un terrain de pétanque, une aire de pique-nique, ainsi qu'un hôtel à insectes à l'effigie de la chouette du clocher du village.
Le mobilier, tout en essences locales, complète un ensemble pensé pour rester accessible aux personnes à mobilité réduite. Les résidus d'élagage n'ont pas été perdus pour autant : ils ont servi à construire un mur végétal et une « ramée » qui bordent le jardin, tandis qu'un espace d'environ 60 m² a volontairement été laissé de côté pour permettre aux enfants du village de poursuivre, à leur rythme, la construction de leur cabane dans les arbres.
Un arbre plus discret, planté en surplomb de la salle communale à l'occasion de la COP21, complète l'ensemble : un symbole de l'espoir que les accords de Paris puissent ouvrir un avenir plus durable, dans lequel s'inscrit pleinement le jardin, fidèle à son credo, « Penser global, agir local ».
La vie continue au jardin
Depuis son ouverture, le Jardin-Théâtre n'a cessé de vivre. Une troupe de théâtre amateur y est née, réunissant notamment des enfants du village, qui venaient y répéter sur la scène de bois. Des musiciens y ont séjourné en résidence, des écoles du regroupement pédagogique local viennent y organiser des animations et des visites, et plusieurs associations et groupes d'enfants venus de Verdun et de ses environs, parmi lesquels des enfants en difficulté, profitent régulièrement de cet espace pour découvrir la biodiversité qui s'y est installée.
Le suivi du jardin se poursuit lui aussi dans la durée, d'abord en partenariat avec le CPIE de la Meuse, qui y a accompagné l'entretien du site ainsi que la fabrication et la pose de nichoirs à oiseaux lors d'ateliers participatifs. En 2017, le jardin s'enrichit encore d'une nouvelle vocation culturelle avec l'installation du « Jardin du OUI », une œuvre d'art en réseau reliant plusieurs communes de France pour dire oui à la biodiversité et oui à la paix — un message qui prend un sens particulier à Champneuville, village situé en zone rouge à une dizaine de kilomètres de Verdun.
Passée cette première décennie d'existence, la scène, les jeux et le mobilier du jardin, exposés en permanence aux intempéries, ont fini par montrer les signes de l'usure et le Jardin-Théâtre a eu besoin, à son tour, d'une véritable seconde jeunesse. Pensé dès l'origine comme un lieu de partage et d'appropriation collective, il n'était que naturel que sa rénovation le soit tout autant : au printemps et à l'été 2026, ce sont les habitants du village eux-mêmes qui se sont retroussé les manches pour lui redonner tout son éclat, dans le cadre d'un rafraîchissement plus large qui a également concerné la mairie-école toute proche. Réunis lors de nouveaux chantiers participatifs, dans la continuité directe de ceux qui avaient vu naître le jardin dix ans plus tôt, ils ont reconstruit la scène de théâtre, remis en état les structures de jeux et rénové l'ensemble du mobilier en bois. Cette rénovation menée collectivement, plutôt que confiée à une entreprise extérieure, referme la boucle d'un projet conçu dès le départ comme évolutif : le Jardin-Théâtre, comme l'ensemble du cœur de village, reste ce que ses habitants veulent bien en faire.
Une reconnaissance régionale et nationale
Cette démarche, entièrement conçue autour de la participation des habitants et du respect du site existant, vaut au Jardin-Théâtre d'être présenté en 2017 au Prix Bâtiment et Aménagement durables Grand Est, organisé par LQE, l'ARCAD et Energivie.Pro, où la commune met en avant un aménagement réalisé pour un coût de 150 840 € HT, financé notamment par l'État au titre de la DETR, ainsi que par le Département de la Meuse, la Région Grand Est, les réserves parlementaires et la Codecom de Charny. La même démarche participative, reconduite cette fois avec les usagers du jardin pour son entretien, vaudra par la suite au projet un premier prix régional dans le cadre des Lauriers des collectivités.
Le jardin, à l'image de Champneuville
Prolongement direct de la rénovation écocitoyenne de la mairie-école, le Jardin-Théâtre incarne à sa manière la même conviction : qu'une petite commune rurale peut, avec de la détermination et l'implication de ses habitants, transformer un lieu délaissé en un espace à la fois ludique, pédagogique et vivant. Jardin d'agrément, salle de spectacle à ciel ouvert, refuge pour la biodiversité locale, terrain de jeux pour les enfants du village : le Jardin-Théâtre porte en lui, à échelle réduite, tout ce que Champneuville revendique aujourd'hui comme son identité, celle d'un « paysage culturel & vivant ».