Le Gué des Pierres

21 siècles d’entrelacs avec la Meuse
La Meuse à Champneuville
La Meuse à Champneuville en 2026

Au nord de Champ, là où la Meuse redevient large et paisible, un empierrement immergé barre discrètement le lit du fleuve. On le devine à peine depuis la berge, et pourtant ce lit de pierres, posé par la main de l'homme il y a près de deux mille ans, a porté davantage de pas, de bêtes et de charrois que n'importe quel pont du village. C'est le Gué des Pierres, point de passage le plus ancien connu de Champneuville, encore visible aujourd'hui.

Bienvenue au calvaire des Rogations, à proximité immédiate du Gué des Pierres.

Un carrefour de voies antiques

Champneuville est traversé depuis l'Antiquité par deux voies romaines qui se croisent au lieu-dit le Talou. L'une relie Senon à Avocourt : elle gravit la côte du Talou, où elle redevient visible au sommet sous le nom de Chemin des Romains, ou Chemin des Allemands. L'autre va de Verdun à Mouzon en passant par le moulin des Côtelettes — un carrefour si fréquenté dans l'Antiquité que des sépultures franques et mérovingiennes y ont été retrouvées. C'est cette seconde voie qui, descendant la côte des vignes, franchit la Meuse au nord de Champ : à cet endroit précis, l'empierrement établi par l'homme dès l'époque gallo-romaine permettait de traverser le fleuve à pied sec, ou presque.

Carte des voies romaines de Meuse
Carte des voies romaines de Meuse, en bleu : Champneuville (source : Archéologie et Paysages en Meuse)

Ce passage a longtemps structuré l'organisation même du village. Le finage de Champneuville a en effet la particularité de s'étendre de l'autre côté de la Meuse, si bien que les agriculteurs devaient régulièrement franchir le fleuve avec leurs charrois : par le Gué des Pierres, toujours visible aujourd'hui, mais aussi par le Gué des Foins, aujourd'hui disparu depuis le creusement du canal — il en subsiste cependant le souvenir à Neuville, où le Chemin du Gué des Foins lui a donné son nom.

La Tour, sentinelle du passage

Un lieu si stratégique ne pouvait rester sans surveillance. Au XVIIe siècle, un bastion militaire veille sur le passage à gué de la Meuse : le lieu-dit La Tour, encore repérable sur les cadastres anciens, en témoigne. Un document daté de 1661 mentionne ainsi qu'une garnison royale « tient encore garnison » dans « une tour bâtie proche de ce bourg », dans un contexte où les villages de Champ et Neuville, alors rattachés à la châtellenie luxembourgeoise, viennent tout juste de basculer sous administration française grâce au maréchal Fabert.

Carte de 1787 avec les redoutes
Carte de 1787, en rouge les « redoutes », source : Bibliothèque de la Communauté d’Agglomération du Grand Verdun

Ce dispositif fortifié disparaît avec le temps, mais son souvenir reste attaché au paysage : le cadastre de 1848 place encore très précisément le Gué des Pierres entre le lieu-dit La Tour et celui de La Nacelle, à l'endroit exact où la voie romaine venue de Senon rejoignait le fleuve.

Cadastre annoté du Gué des Pierres
Cadastre annoté, le Gué des Pierres est situé entre les lieux-dits « La Tour » et « La Nacelle »

Traverser à gué : usages, dangers et souvenirs

Croquis du bac et du ponton de Champneuville
Croquis du bac et du ponton de Champneuville, source : Revue du Génie Militaire, juillet 1910

Passer la Meuse au gué n'a rien d'anodin. Lorsque le fleuve ne le permettait pas, il fallait consentir à un long détour par Charny ou Consenvoye ; en période d'étiage, il fallait au contraire ne pas rater l'étroit chenal praticable. Jean-Claude Renaux se souvient encore de l'été 1954 : traversant avec un chariot de foin tiré par les chevaux, lui et son père rencontrèrent un trou d'eau qui fit verser l'attelage. Hommes et bêtes en furent quittes pour une baignade imprévue, mais le foin, lui, partit à vau-l'eau.

Détail de conception du bac de Champneuville
Détail de conception du bac de Champneuville, source : Revue du Génie Militaire, juillet 1910

Le gué servait aussi à s'épargner le prix du passage payant. Pour se rendre d'une rive à l'autre, on empruntait d'ordinaire le ponton, un bac manœuvré par un passeur, moyennant deux sous par personne. Mais pour rejoindre la fête de Champneuville, le 15 août, les jeunes gens de Cumières préféraient une autre méthode, que raconte Louis Lavigne dans le Pays Lorrain de 1930 : « nous nous déshabillions et nous passions sur l'autre rive au Gué des Pierres ! Nous portions les petiots sur le dos et les plus lourds à la chaise madame… » — une manière, aussi peu académique que joyeuse, de rejoindre le bal sans se ruiner.

Une croix pour apaiser les eaux

Calvaire des Rogations
Le Calvaire des Rogations en 2023

Non loin du gué se dressait autrefois la Croix des Rogations, endommagée pendant la Première Guerre mondiale. Les « rogations », du latin rogare (demander), désignent des croix dressées à la suite de cérémonies religieuses pour implorer la bénédiction divine sur les récoltes et les animaux. À cet endroit précis, au bord du fleuve, la prière était probablement dirigée dans une intention plus spécifique encore : apaiser les eaux de la Meuse et éviter leur dévastation, dans un village qui connaît régulièrement crues et débordements.

En 1940, les Allemands chargés de remettre l'écluse en état récupèrent les pierres de cette croix endommagée, qui n'avait jamais été redressée depuis la guerre précédente. Devant les plaintes de la municipalité, ils font édifier en remplacement une croix moulée en béton — celle que l'on peut voir aujourd'hui. Elle ne sera bénite qu'en 1991, à l'occasion du soixantième anniversaire de la bénédiction de l'église actuelle. C'est à cette date qu'un christ est fixé sur la croix, habillé d'une peinture résineuse, avec une plaque de granite rappelant l'année de la bénédiction. Cette plaque porte une inscription latine : « O CRUX AVE SPES UNICA » — « Nous te saluons, ô Croix, toi qui es notre unique espérance ».

Une monnaie gauloise dans les graviers

Carte du Canal de l'Est en 1890
Carte du Canal de l'Est (Partie latérale à la Meuse), 1 : 50 000. R. Vuillaume, 1890, la Meuse avait été curée quelques années auparavant.

Le gué a aussi livré un témoignage archéologique tangible de son ancienneté. Lors du curetage de la Meuse en 1877, une monnaie gauloise des Catalauni, au type du Camulus, en potin, fut découverte parmi les graviers du fleuve, non loin du passage. Elle est aujourd'hui conservée au musée de la Princerie, à Verdun.

Les Catalauni — dont le nom latin, Catu-vellauni, signifie « les meilleurs au combat » — étaient un peuple celte dont le territoire se situait dans l'actuelle région de Châlons-en-Champagne. Trouver l'une de leurs monnaies dans le lit de la Meuse, à hauteur du Gué des Pierres, confirme combien ce passage fut, dès l'Antiquité, un point de contact entre les peuples et les voies commerciales de la région.

Le gué aujourd'hui

Le pont provisoire, l'écluse n°21 et la route moderne ont depuis longtemps pris le relais du vieux passage à gué pour la circulation quotidienne. Mais l'empierrement antique demeure, discret, sous la surface de l'eau. Ce simple lit de pierres et la croix qui veille non loin de là symbolisent, à leur manière, le rapport éternel des communautés humaines avec la Meuse, l'un des plus anciens fleuves d'Europe — une pierre de plus apportée à l'édifice que Champneuville continue d'écrire, celui d'un paysage culturel et vivant.

La Meuse en crue depuis les hauteurs du village
Photographie de la Meuse en crue depuis les hauteurs du village, D. Lefort, 2014

Article rédigé d'après le panneau pédagogique « Le Gué des Pierres » (parcours patrimonial de Champneuville), l'ouvrage de Colette Méchin, « Histoire & histoires de Champneuville » (2016), notamment les témoignages de Jean-Claude Renaux et les cahiers de Justin Watrin (archives Huguette Lombard), l'ouvrage collectif Flohic, « Le patrimoine des communes de la Meuse » (1999), ainsi que Liénard, Archéologie de la Meuse (1885, t. 3) et Le Pays Lorrain (1930).