L'ANCIEN
CIMETIÈRE
Un parc paisible, quelques arbres remarquables, une allée bordée de fragments de pierre sculptée... Rien, au premier regard, ne distingue ce jardin arboré du reste du village. Et pourtant, vous vous trouvez ici à l'endroit même où bat, depuis le VIIIe siècle, le cœur historique et religieux de Champneuville. Deux églises successives, un château seigneurial, puis un cimetière se sont élevés sur ce site pendant plus de mille ans, avant que la Grande Guerre ne les efface d'un coup. Depuis 2005, un parc-mémoire leur rend discrètement hommage — et l'archéologie la plus récente vient encore d'en préciser les contours.
Bienvenue au cœur de l’Ancien Cimetière
Aux origines : un camp romain et sa ferme
Le nom même de Champneuville raconte, à lui seul, une partie de cette histoire : il naît de la fusion de deux hameaux, Champ et Neuville, dont les racines plongent dans l'Antiquité romaine.
Champ vient du latin campus, qui désignait un camp militaire. Ce camp, installé plus à l'ouest, surveillait depuis la plus grande boucle du fleuve une éventuelle remontée de troupes depuis la Germanie vers Verdun — un point stratégique sur la Meuse, à l'endroit précis où le fleuve offre le meilleur poste d'observation sur ses environs.
Neuville, de son côté, vient de novella villa — qui évolue au fil des siècles en Nuef Ville, puis Neuville —, littéralement la « nouvelle ferme ». Dans l'Antiquité, le mot villa ne désignait pas une simple demeure, mais une exploitation agricole de grande importance. Celle de Neuville avait vraisemblablement pour fonction de ravitailler le camp voisin : une ferme au service d'une garnison.
Deux hameaux, donc, nés d'une même nécessité militaire et logistique — et qui allaient, des siècles plus tard, se rejoindre sous un seul nom.
774 : Saint-Madalvé, une grande figure du haut Moyen Âge
C'est à Neuville que se joue, en l'an 774, un épisode fondateur pour toute la région : la mort de Madalvé — que l'on trouve aussi orthographié Maulve ou Madalveus —, vingt-quatrième évêque de Verdun et abbé de Saint-Vanne de 744 à 774.
Trente années durant, Madalvé occupe une position de tout premier plan. C'est lui qui installe la cathédrale de Verdun à son emplacement actuel et y mène d'importants travaux. La tradition lui prête même un long voyage jusqu'à Jérusalem — un périple peu commun pour un homme du VIIIe siècle, et qui témoigne du rayonnement du personnage bien au-delà de son diocèse.
Comme tous les évêques de son temps, Madalvé joue également un rôle politique de premier plan. Nous sommes alors en pleine construction de l'empire carolingien : une entente durable, qui perdurera plusieurs siècles, se noue entre le pouvoir temporel des rois francs — Charles Ier, qui deviendra Charlemagne en 800 — et le pouvoir spirituel, mais aussi bien temporel, exercé localement par les évêques, déjà organisés et hiérarchisés vis-à-vis du souverain pontife, l'évêque de Rome.
Madalvé meurt à Neuville en 774, selon la légende alors qu'il venait tout juste de consacrer un autel à la Vierge. On raconte que deux colombes blanches se seraient posées sur la croix qui accompagnait sa dépouille, lors de son transfert de Neuville au Mont-Saint-Vanne. Il est fêté chaque 4 octobre depuis lors. Son culte, bien qu'ayant progressivement décliné, est toujours observé à Champneuville, qui conserve précieusement un reliquaire renfermant un ossement du saint — un objet aujourd'hui protégé au titre des monuments historiques.
L'église consacrée par saint Madalvé, 774-1897
Une église est fondée sur ce site en mémoire de l'événement. Une nuance mérite d'être soulignée : cette église fut consacrée par saint Madalvé, mais non dédiée à lui — elle porte, comme celle qui lui succède aujourd'hui, le vocable de Notre-Dame de l'Assomption.
L'édifice carolingien du VIIIe siècle est d'abord fortifié, puis certaines de ses parties sont remaniées au fil des siècles, aux XIIe, XIVe et XVe siècles notamment : son chœur est ainsi reconstruit dans le style gothique.
Cette église séculaire finit cependant par tomber de vétusté à la fin du XIXe siècle. Le curé Renard en témoigne lui-même : les fissures dans les murs étaient, rapporte-t-il, si larges que les crapauds passaient au travers. Il parvient finalement à réunir des ressources suffisantes — principalement grâce à des dons — pour faire raser l'édifice séculaire et reconstruire, de l'autre côté du cimetière, une église néo-romane bien plus vaste, œuvre de l'architecte Henri Medard, en 1897. De cette reconstruction subsistent aujourd'hui encore deux tilleuls, plantés en alignement à l'entrée de la nouvelle église, le long de la rue actuelle.
Le château des seigneurs de Champneuville
Non loin de là s'élevait, à l'époque moderne, le château seigneurial de Champneuville. Les archives paroissiales des sacrements qui nous sont parvenues permettent d'identifier l'un de ses seigneurs : François Willaume, seigneur de Champneuville, décédé le 15 janvier 1783, dont la dépouille repose, sans doute encore bouleversée aujourd'hui, quelque part sous vos pieds.
Comme partout en France, les seigneurs s'exilent lors de la Révolution et abandonnent leurs biens, qui sont saisis par l'État. Dès l'an IX de la République (1800-1801), le château devient ainsi officiellement la mairie, où s'installe le conseil municipal de Champneuville.
1916 : l'anéantissement, puis la renaissance
Le château devenu mairie, l'église reconstruite, et l'ensemble du village sont ensevelis sous les terribles échanges de feu et d'acier de la Grande Guerre — le cimetière n'est pas épargné : les sépultures des Champneuvillois, accumulées ici depuis des générations, disparaissent avec le reste.
L'église ne sera pas reconstruite au même endroit : un nouvel édifice s'élève, en 1931, cinq cents mètres plus à l'ouest. Le cœur religieux du village se déplace alors définitivement, et l'ancien site retombe peu à peu dans l'oubli.
1927 : la fermeture du cimetière, puis l'oubli
En 1927, l'ancien cimetière est définitivement clos, ceinturé de barbelés. Il en subsiste aujourd'hui encore, à certains endroits, les supports en béton — discrets vestiges de cette clôture.
Jusque dans les années 1990 cependant, on pouvait encore apercevoir, une fois par an, quelques bouquets déposés par des descendants venus fleurir un semblant de tombe — dernier geste de mémoire avant que le lieu ne retombe tout à fait dans le silence.
2005 : la naissance d'un parc-mémoire
Il faudra attendre 2005 pour que ce terrain retrouve une vocation : celle d'un parc arboré, ouvert à tous, pensé comme un lieu de mémoire autant que de promenade.
On y retrouve aujourd'hui plusieurs traces de ce passé englouti : la tombe isolée de Marie-Catherine Thoyon, décédée le 23 octobre 1915 — seule sépulture demeurée visible de l'ancien cimetière — ainsi que plusieurs éléments sculptés, rescapés des églises successives, aujourd'hui présentés en une allée à ciel ouvert.
Une plaque commémorative résume à elle seule cette longue histoire :
Un érable planté en 1989, pour le bicentenaire de la Révolution française, abrite aujourd'hui un banc, qui invite à la pause.
2016 : ce que révèle l'archéologie
En 2016, une campagne de fouilles archéologiques d'un genre nouveau, menée par l'université de Strasbourg à l'aide d'un relevé LiDAR, est venue compléter ce que la tradition orale et les archives nous avaient transmis jusqu'ici. Cette technologie de télédétection par laser a permis d'identifier dans le sol les traces des fondations anciennes, et donc de replacer avec précision l'emplacement des églises successives qui se sont élevées sur ce site.
Un site à remettre en perspective
Ce petit parc, aujourd'hui si tranquille, concentre à lui seul toute la profondeur historique de Champneuville : un camp romain et sa ferme à l'origine du nom du village, la grande figure de saint Madalvé et son legs carolingien, onze siècles de vie religieuse, un château devenu mairie, la tragédie de 1916, puis la lente renaissance du village. Un détour de quelques minutes — que l'archéologie la plus récente continue d'éclairer.